Le soccer québécois et ses intouchables - Quand critiquer devient un crime

DOSSIER : LE SOCCER D'ICI EN TROIS VÉRITÉS

Un dossier en trois volets sur les angles morts du soccer québécois.

Il y a des milieux qui confondent loyauté et silence. Le soccer québécois en fait partie.

Depuis des années, une règle non écrite circule dans les vestiaires, les bureaux administratifs et les tribunes de presse de ce sport en plein développement : on peut perdre, on peut mal gérer, on peut promettre sans livrer, mais on ne dit rien. Pas publiquement. Pas franchement. Et surtout pas si l'on veut continuer à exister dans ce milieu. Critiquer, ici, c'est se désigner comme ennemi. C'est « nuire à l'image du soccer ». C'est trahir la famille.

Cette logique mérite d'être nommée pour ce qu'elle est : une forme de pression organisée au service du statu quo.

Le soccer québécois n'est pas un jardin secret. C'est un sport soutenu par des milliers de familles, d'entraîneurs bénévoles, de joueurs qui investissent leur temps, leur corps et souvent leur argent dans l'espoir légitime d'un encadrement à la hauteur de leurs ambitions. Dès lors que des décisions sont prises au nom de ce sport, qu'il s'agisse de la structure des ligues, des orientations du développement, de la gestion des clubs ou des conditions dans lesquelles évoluent les athlètes, ces décisions appellent un regard extérieur. Elles appellent des questions. Elles appellent parfois une contradiction frontale, dérangeante, publique.

Ce n'est pas de la malveillance. C'est du journalisme sportif.

Le réflexe défensif comme symptôme

Chaque fois qu'une voix s'élève pour pointer une incohérence, une lacune ou un échec patent, le milieu sort le même arsenal rhétorique. On minimise. On relativise. On rappelle que le soccer québécois est en développement. On invoque les efforts consentis, les progrès accomplis, la bonne volonté des acteurs. Et si cela ne suffit pas, on attaque directement la crédibilité de celui qui parle. Qui êtes-vous pour critiquer ? Qu'avez-vous accompli dans ce sport ? Pourquoi cherchez-vous à tout démolir ?

C'est une tactique aussi vieille que le pouvoir lui-même. Elle vise moins à répondre aux arguments qu'à décourager quiconque oserait en formuler d'autres. Elle transforme la critique légitime en procès d'intention et l'interlocuteur sérieux en agitateur sans cause.

Le problème, c'est qu'elle fonctionne. Les joueurs apprennent vite qu'il vaut mieux se taire que de compromettre leur place dans un système où tout le monde se connaît. Les entraîneurs intériorisent leurs frustrations plutôt que de risquer de se fermer des portes. Les journalistes qui couvrent ce sport avec une certaine assiduité, et ils sont peu nombreux, s'autocensurent, consciemment ou non, pour ne pas perdre un accès déjà difficile à obtenir. Et le milieu tourne en vase clos, persuadé que tout va bien parce que personne ne dit le contraire.

Inforium QC ne fait pas exception à ce constat. Nous savons ce que cette prise de position publique peut entraîner : des accréditations refusées, des portes qui se ferment, des entretiens qu'on ne nous accordera plus. Ces risques sont réels dans un milieu aussi petit, où les décisions d'accès sont souvent le fait d'une seule personne. Nous les acceptons. Parce qu'un média qui garde le silence pour préserver ses privilèges d'accès a déjà choisi son camp, et ce n'est pas celui des athlètes, des arbitres ou des familles qui méritent mieux. Cela vaut la peine de le dire clairement : nous n'avons pas d'agenda contre Soccer Québec, et nous ne confondons pas l'institution avec le sport qu'elle est censée servir. Ce que nous refusons, c'est que critiquer ses décisions ou ses silences soit assimilé à une attaque contre le soccer québécois dans son ensemble. Ce raccourci-là, commode et souvent délibéré, est précisément ce qui empêche les vraies conversations d'avoir lieu.

Ce cercle-là n'est pas vertueux. Il est confortable pour ceux qui en profitent, et coûteux pour tout le monde.

Ce que la critique exige, et ce qu'elle produit

Un journaliste sportif sérieux ne critique pas pour le plaisir ou pour l'audience facile. Il critique parce que c'est sa fonction constitutive dans un écosystème sportif sain. Parce que sans regard critique indépendant, le sport ne se confronte jamais à ses propres limites. Il n'améliore pas ses structures. Il ne corrige pas ses erreurs récurrentes. Il se raconte une histoire de plus en plus déconnectée de la réalité vécue par ceux qui le pratiquent au quotidien.

Les ligues de référence qu'on cite souvent avec envie ont toutes traversé des phases de remise en question douloureuses, publiques, parfois brutales. Des scandales d'arbitrage examinés à la loupe. Des dirigeants contraints de rendre des comptes devant des journalistes qui n'avaient pas demandé la permission. Des réformes structurelles imposées par une pression extérieure que les acteurs en place n'auraient jamais initiée d'eux-mêmes. C'est ce processus, inconfortable mais absolument nécessaire, qui leur a permis de grandir et de gagner la légitimité qu'elles ont aujourd'hui.

Le soccer québécois, lui, préfère encore trop souvent l'éloge à l'examen. La célébration à la mesure. L'unité de façade à la rigueur réelle. On fête les premières. On inaugure. On annonce. Mais quand vient le moment de faire le bilan honnête, de regarder ce qui fonctionne vraiment, ce qui ne fonctionne pas encore, ce qui aurait dû être fait différemment : le silence reprend ses droits.

La démocratisation absente

Il y a un mot qu'on n'utilise pas assez quand on parle du soccer québécois : démocratisation. Non pas au sens de l'accès au sport pour tous, et ce débat existe et mérite d'être mené séparément, mais au sens de la démocratisation de la parole. Du droit de s'exprimer librement sur ce qui se passe dans ce milieu, sans avoir à en calculer les conséquences. Du droit, pour un joueur, un entraîneur, un journaliste ou un simple observateur, de formuler une critique sans craindre d'être mis au ban d'un réseau qui, dans un aussi petit écosystème, peut faire ou défaire une carrière.

Cette liberté-là n'est pas acquise. Et son absence est un problème de gouvernance autant qu'un problème culturel.

Dans un milieu où tout le monde se connaît, où les mêmes personnes occupent depuis des années les mêmes postes dans les mêmes organisations, où les décisions se prennent souvent en dehors de tout cadre formel et transparent : la parole critique est structurellement désavantagée. Celui qui la prend sait qu'il s'expose. Celui qui la reçoit sait qu'il a les moyens de la sanctionner. Et entre les deux, le silence s'installe, confortable et dangereux à la fois.

Ce n'est pas une conjoncture. C'est un système. Et tant qu'il ne sera pas nommé comme tel, il continuera de fonctionner exactement comme il a toujours fonctionné.

Critiquer, c'est croire

Il faut le dire clairement, une fois pour toutes : critiquer le soccer québécois avec sérieux et exigence, ce n'est pas lui souhaiter du mal. C'est exactement l'inverse. On ne consacre pas du temps, de l'énergie et des ressources éditoriales à un sujet auquel on est indifférent. On ne se donne pas la peine de pointer les lacunes d'un milieu qu'on a décidé d'ignorer.

La critique sérieuse est une forme d'attachement. Elle dit : ce sport mérite mieux que ce qu'il se donne en ce moment. Elle dit : les acteurs qui le font vivre, les joueurs, les arbitres, les entraîneurs, les familles dans les gradins, méritent un encadrement institutionnel à la hauteur de leur investissement.

Ce regard-là, le soccer québécois ne peut pas se permettre de le perdre. Parce que le jour où les voix critiques se tairont définitivement, ce ne sera pas la preuve que tout va bien. Ce sera la preuve que plus personne ne croit que ça vaut la peine de se battre pour que ça aille mieux.

Et ce jour-là, c'est le sport lui-même qui aura perdu.

Note éditoriale : Cet article d'opinion engage la rédaction d'Inforium QC. Il ne vise aucun acteur nommément mais interroge des dynamiques structurelles et culturelles du milieu du soccer québécois.

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