Le français dans le sport québécois : une question qu'on ne peut plus ignorer
Vous direz sûrement que cette chronique a un lien avec la situation politique au Québec. Peut-être. Mais ce n'est pas là où on veut aller aujourd'hui. On veut parler de sport. De terrains de soccer, de gradins, d'échanges du quotidien. Et d'une question qui nous trotte dans la tête depuis un moment : quelle est la place du français dans le monde sportif québécois, et plus précisément dans le soccer, dans la seule province francophone du Canada ?
Ce qu'on a vu et entendu
Deux moments nous ont poussés à écrire cette chronique. Deux moments simples, sans éclat, mais qui en disent long.
Le premier. On est à un match de la Première Ligue de Soccer Juvénile du Québec, à moins de trente minutes du centre-ville de Montréal. Les gradins sont animés, les familles sont là, le soccer est bon. Et dans cette atmosphère, un parent lance à son enfant sur le terrain : « Parlez en français, l'équipe en face ne comprendra pas, ce sont des anglophones. » Pas dit avec haine. Pas dit pour provoquer. Dit comme un conseil tactique, naturellement, comme si c'était une évidence. Et c'est exactement ça qui coince. Ce parent ne cherchait pas à diviser. Il cherchait à aider son enfant à gagner. Mais quelque part entre l'intention et le mot, quelque chose s'est perdu.
Le deuxième. Depuis quelques semaines, dans le monde du soccer semi-professionnel québécois, certaines pages désignent des équipes adverses non pas par leur nom, non pas par leur ville, mais par leur appartenance linguistique. « Les anglophones. » Deux mots. Une étiquette qui remplace un club, une identité sportive, une communauté. Et personne ne trouve ça étrange. C'est ça qui est le plus révélateur.
Pris séparément, ces deux exemples peuvent sembler banals. Ensemble, ils indiquent quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête sérieusement.
La réalité qu'on préfère ne pas nommer
Quiconque a fréquenté les milieux sportifs montréalais, que ce soit dans un vestiaire, lors d'une réunion d'organisation ou simplement en côtoyant les acteurs du milieu, sait que la langue du sport à Montréal, c'est l'anglais. Pas toujours. Pas partout. Mais suffisamment souvent pour que ça ne surprenne plus personne.
Et le plus troublant là-dedans, c'est précisément ça : ça ne surprend plus personne. On s'y est fait. On a intégré que dans le grand Montréal, même quand les joueurs sont francophones, même quand les familles dans les gradins le sont, même quand le soccer qu'on regarde se joue sur une terre québécoise, la langue de fonctionnement penche souvent vers l'anglais. Comme si c'était l'ordre naturel des choses.
Ce n'est pas une question de mauvaise volonté. Ce n'est pas une question de complot. C'est une question d'habitude. Et les habitudes dans le sport, comme dans la vie, finissent par façonner des cultures. Des cultures qui, si on n'y prend pas garde, deviennent très difficiles à changer.
Quand le terrain se met à ressembler aux nouvelles du soir
Le sport a cette qualité rare de rassembler ce que la société divise parfois. Un terrain de soccer, un aréna, un gymnase : ce sont des endroits où les différences s'effacent devant la compétition, devant l'effort collectif. C'est ce qui rend le sport précieux. Pas seulement comme divertissement, mais comme ciment social.
Alors quand on voit la langue devenir un outil tactique dans les gradins, quand on voit des équipes réduites à leur appartenance linguistique sur des pages qui devraient parler de soccer, on ne peut pas faire semblant que ce n'est pas inquiétant. Ce n'est pas encore une fracture ouverte. Mais c'est une fissure. Et dans le sport comme ailleurs, les fissures qu'on ignore finissent par s'agrandir.
Ce qui rend la situation encore plus délicate, c'est que tout ça se passe dans les espaces où les jeunes construisent leur rapport à la compétition, à l'adversaire, à la différence. Quand un enfant de dix ans apprend que sa langue peut lui donner un avantage sur le terrain parce que l'autre ne comprend pas, on ne lui enseigne pas le soccer. On lui enseigne quelque chose d'autre. Et cette leçon-là, aucun entraîneur ne l'a planifiée dans son cahier de séances.
Ce qu'on ne dit pas assez
La question de la langue dans le sport québécois est rarement posée franchement. On l'effleure, on la contourne, on préfère ne pas froisser. Mais à force de ne pas la nommer, on laisse la situation se détériorer tranquillement, en bordure de terrain, dans les échanges entre adultes que les enfants entendent sans qu'on le réalise.
Le Québec a construit un écosystème sportif dont il peut être fier. Des ligues structurées, une relève sérieuse, un amour du sport qui se transmet de génération en génération. Mais cet écosystème ne peut pas être dissocié de la culture dans laquelle il évolue. Et la culture québécoise, quelle que soit la complexité de la réalité montréalaise, est fondamentalement francophone.
Ce n'est pas un argument politique. C'est un argument de cohérence. Si le soccer québécois veut véritablement appartenir à sa communauté, il doit se reconnaître dans cette communauté. Pas à moitié. Pas quand c'est pratique. Pleinement.
Ce qu'on dit clairement
On n'appelle pas à une guerre de tranchées linguistiques sur les terrains de soccer. Ce serait passer complètement à côté du propos. Mais on dit clairement ceci : l'indifférence n'est plus une option acceptable.
Chaque entraîneur qui dirige une équipe de jeunes francophones dans la langue de l'autre sans se poser de question contribue à cette normalisation. Chaque organisation qui traite le français comme une option secondaire dans une province francophone envoie un message. Chaque parent qui utilise la langue comme levier tactique dans les gradins, même sans mauvaise intention, participe à quelque chose qu'on ne peut pas ignorer indéfiniment.
Le sport québécois est à un carrefour. Il peut continuer à dériver dans cette direction et récolter dans dix ans les tensions qu'il sème aujourd'hui sans le vouloir. Ou il peut décider collectivement que le terrain reste un espace de rassemblement, que la compétition se joue entre équipes et non entre communautés, et que la langue dans laquelle ce sport vit et respire au Québec mérite qu'on la respecte.
Ce n'est pas une question politique. C'est une question de cohérence. Et la cohérence, dans le sport comme ailleurs, ça commence par les choix qu'on fait quand personne ne nous oblige à les faire.
Cette chronique reflète l'opinion d'Inforium QC et n'engage que notre rédaction.